
Les cancers restent la deuxième cause de décès chez les enfants de moins de 15 ans dans le monde. Près de 400 000 nouveaux cas surviennent chaque année dont 49% ne sont pas diagnostiqués selon une étude publiée dans la revue The Lancet en 2019. En Afrique, les chiffres sont beaucoup plus inquiétants. Si dans les pays à hauts revenus, tous les enfants sont dépistés, en Afrique francophone sub-saharienne, ce sont moins de 15 % des enfants ayant un cancer qui sont diagnostiqués. L’exposition aux hydrocarbures est l’un des facteurs favorisant la survenue du cancer chez les enfants au Bénin informe l’Onco-pédiatre Gilles Bognon. L’entretien.
Ashde : Le cancer chez l’enfant est-il le même que le cancer chez l’adulte ?
Dr Bognon : Le cancer de l’enfant est totalement différent du cancer de l’adulte. D’abord, le cancer est une pathologie, une maladie qui est caractérisée par le fait que le plus petit élément constituant notre organisme appelé vulgairement cellule se mette pour une raison ou une autre à se multiplier de manière anarchique. Cette multiplication anarchique et très désordonnée fait que la cellule acquiert les capacités hors normes pouvant se détacher et aller coloniser d’autres organes. Lorsque c’est observé chez un sujet de 0 à 18 ans, on parle de cancer de l’enfant. L’enfant est un être en pleine croissance et ses cellules sont jeunes et pas matures. Donc, les cancers ne seront pas les mêmes que chez l’adulte et les facteurs sont également différents de ceux de l’adulte.
Quels sont les différents types de cancers et comment se manifestent-ils chez les enfants ?
Nous allons chez l’enfant schématiser le cancer en deux types. Le premier type, est appelé hémopathie maligne ou cancer du sang et représenté par la leucémie, les lymphomes de Burkitt et les lymphomes de Hodgkin. C’est les plus fréquent.
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La leucémie aiguë lymphoblastique est un cancer qui atteint essentiellement les globules blancs du sujet et qui se manifeste par des saignements, des infections répétées, des anémies répétées des douleurs osseuses et des ganglions. L’enfant fera la fièvre tout le temps, et recevra des transfusions sanguines. Il aura de petits saignements parfois en se brossant ou en urinant. Ce sont des manifestations qui alertent les parents, mais cette symptomatologie est également présente dans d’autres maladies, ce qui fait penser souvent au paludisme alors que c’est une leucémie en gestation.
Le second type qu’on appelle lymphome de Burkitt est une tumeur qui, au Bénin atteint essentiellement la face de l’enfant. Cette tumeur peut également se localiser au niveau de l’abdomen. Au niveau de la face, elle va se traduire par une augmentation du volume de la face de l’enfant surtout au niveau de la joue. Et cette tuméfaction, cette augmentation de volume va s’étendre vers de l’œil ou vers le bas au niveau du menton. Elle est si grande que sa progression à l’intérieur va embêter sérieusement les gencives et déchausser les dents qui peuvent tomber très facilement. Les gencives peuvent également céder. Elle est très douloureuse.
La seconde manifestation de cette tumeur est abdominale et se traduit par une augmentation du volume de l’abdomen qui peut être suivie d’une pathologie qu’on appelle invagination intestinale aiguë. Ce qui fera qu’à l’échographie, on observera effectivement une invagination intestinale aiguë. Et le chirurgien évidemment va opérer l’enfant puis envoie la pièce enlevée au laboratoire pour validation ou non du diagnostic.
Le troisième, c’est le lymphome de Hodgkin qui se manifeste essentiellement par la présence de ganglions sur le corps de l’enfant. Ça peut être un seul ganglion ou un groupe de ganglions au niveau du cou, sous le menton, au niveau des aisselles. Ces ganglions en général peuvent être suivis de fièvre, d’une transpiration importante, un amaigrissement et l’enfant peut également se gratter le corps. Ces signes ne sont pas systématiques. Pour confirmer ce mal, il faut évidemment faire un prélèvement à analyser au laboratoire.
Et pour les autres cancers ?
Après ce premier lot de cancer qu’on appelle cancer du sang, il y a des tumeurs de type solide. Les plus fréquents chez l’enfant sont essentiellement le rétinoblastome et le néphroblastome.
Le rétinoblastome est le cancer qui atteint l’œil de l’enfant; principalement la rétine chez l’enfant de 0 à 5 ans. Il se traduit par un petit point blanc dans l’œil qui va grossir progressivement pour être beaucoup plus visible. Si à cette étape, elle n’est pas prise en charge, c’est l’œil lui-même qui va commencer par grossir et sortir de son orbite. Ce qui est important, c’est que cette tumeur peut être détectée par les parents en prenant une photo. Avec un flash, on peut remarquer un scintillement au niveau de l’œil de l’enfant. Je profite pour dire ceci aux parents; lorsque vous avez un enfant avec un petit point blanchâtre dans l’œil et qu’un médecin vous dit que c’est une cataracte, attention ! il est prudent de voir un ophtalmologue. Lui seul pourra vous dire si c’est vraiment une cataracte ou un rétinoblastome.
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Le dernier cancer solide est le néphroblastome. C’est une tumeur qui atteint le rein de l’enfant à l’intérieur des lombes. Ce rein va commencer à prendre du volume énormément et va entraîner secondairement une augmentation du volume du ventre et en touchant le ventre on va constater une masse. Cette masse n’est pas douloureuse par contre elle est lisse et fragile.
Est-ce que la maladie (le cancer) existe vraiment au Bénin?
La maladie existe au Bénin, tout comme dans tous les pays de l’Afrique subsaharienne et du monde. Nous avons actuellement des cas à l’unité d’oncologie pédiatrie du centre hospitalier départemental de l’Ouémé et du Plateau. Les cas étaient très peu renseignés, souvent confondus avec le paludisme pour les leucémies. Mais depuis quelques années, l’équipe de prise en charge de Porto-Novo reçoit des enfants malades de cancers à la suite des formations et sensibilisations.
En 2019, nous avons eu 32 cas. En 2021, 72 cas venus d’un peu partout de l’intérieur du pays. Je précise que ce sont des cas que nous avons reçus parce qu’il y a beaucoup de cas qui ne sont pas renseignés par manque d’informations ou de moyens des parents.
Pour ces cas enregistrés au centre, quels ont été les facteurs de risque ?
Les facteurs favorisants sont nombreux, mais on ne peut pas attribuer ces facteurs aux cancers qu’on a eus de manière formelle. Parce qu’il faut beaucoup de tests scientifiques. De manière formelle, nous avons des facteurs liés à l’environnement et des facteurs liés à l’individu.
Les facteurs qui sont liés à l’environnement sont essentiellement l’exposition aux hydrocarbures. Par exemple dans tous les départements du pays, les enfants sont exposés à la vente du carburant. Imaginer une vendeuse de carburant enceinte devant son étalage, elle va inhaler ce carburant pendant 9 mois. Après l’accouchement, elle retourne avec l’enfant quelques semaines. Ce dernier sera exposé jusqu’à l’âge de la scolarisation. Vous imaginez les dégâts. Ce sont des facteurs qu’on retrouve beaucoup plus chez nous. Il y a également la mauvaise manipulation des engrais appelés pesticides, utilisés dans l’agriculture et qui sont nocifs. Nous avons un cas venu du nord et dont les parents ont expliqué utiliser les bols qui servent à prélever l’engrais à la cuisine après nettoyage. On peut citer comme autre facteur, l’exposition à des radiations ionisante. Un exemple, une femme enceinte sur qui l’on fait une radiographie du bassin, les rayons pourraient être nocifs pour le bébé dans le futur.
Les autres facteurs sont essentiellement liés aux virus. Il y a le virus de l’hépatite B qui peut à la longue donner un cancer de foie. Il y a le virus du VIH; le virus d’Epstein-Barr, le papillomavirus. Ce dernier peut avoir des conséquences à l’âge adulte, mais il y a possibilité de faire le vaccin du papilloma aux enfants.
Parmi les facteurs liés à l’environnement, est-ce qu’on peut citer l’utilisation des emballages plastique en sachet ?
L’utilisation des emballages plastiques n’est pas directement liée au cancer, mais on sait que les sachets plastiques sont les dérivés d’hydrocarbure. Et quand on y met des aliments chauds, le sachet peut fondre et volatiliser, d’où le risque.
En dehors de ces facteurs environnementaux, y a – t – il les facteurs individuels ?
Oui. Ces facteurs sont essentiellement génétiques. Lorsqu’on a un cancer dans une famille, il y a des risques de cancer dans la descendance.
Comment se pose le diagnostic ?
Le diagnostic est essentiellement médical. Il y a des analyses, des tests biologiques. Des examens qui peuvent être radiologiques ou biologiques et qui vont amener à confirmer, c’est test. Des médecins, paramédicaux ont été formés sur le diagnostic précoce du cancer de l’enfant et sont des points focaux dans leur département. Tous les spécialistes sont mobilisés pour la prise en charge.
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Progressivement avec l’aide des médias, on pourra passer l’information suffisamment. Surtout ne plus attendre forcément l’occasion de la journée de lutte contre le cancer de l’ enfant pour en parler.
Le traitement est-il accessible ?
Le traitement du cancer, la prise en charge n’est pas toujours facile. Il y a un minimum d’examen, et tous les parents n’arrivent toujours pas à faire face à ces dépenses, soit parce qu’ils n’ont pas les moyens, soit parce qu’ils ont dépensé tout ce qu’ils avaient comme économies chez les guérisseurs traditionnels et au moment où il passe chez les spécialistes, il n’y a plus rien. On a besoin d’avoir un diagnostic précis pour pouvoir engager le traitement approprié. Le traitement est fonction du type de cancer. On peut avoir recours à la chimiothérapie, la chirurgie ou la radiothérapie. Les médicaments de la chimiothérapie coûtent énormément. Il y a des associations qui aident dans la prise en charge. Mais les médicaments offerts couvrent moins de 30 % des besoins.
Un mot pour finir Dr
Le mot, c’est le diagnostic précoce. Il faudrait que les parents, devant les signes, puissent consulter très tôt pour que l’enfant soit pris en charge efficacement. Seul le diagnostic précoce est gage d’une guérison.
A l’endroit du personnel de santé également, il faut que ces signes soient connus afin que les enfants soient vite orientés vers les spécialistes pour une prise en charge adéquate.